Il y a quelques années (pfiou, de nombreuses années, faut bien le dire), alors que j’étais seule, que les deux barb’ainés (le troisième avait et a toujours, Dieu merci, une santé de fer) étaient encore tout petits et tellement tout le temps malades que pouvoir aller travailler tenait du miracle, j’ai rencontré un homme formidable. Ne commencez pas à fantasmer sur de torrides révélations, c’était juste un médecin, un orl.

J’avais déjà un orl, un à qui j’avais fait confiance, qui avait opéré une greffe de tympan sur ma Barbalala et qui un jour la bouche en cœur, m’a annoncé qu’elle avait eu une otite mal soignée et qu’il fallait opérer l’autre oreille. Une otite mal soignée alors que je le consultais au moins une fois par semaine ? Je ne sais pas si c’est l’intuition, mais j’ai eu immédiatement un doute et pris rendez-vous avec un autre orl.

C’est là que j’ai rencontré Adja, un médecin africain, une montagne d’homme, grand, costaud, volubile et d’une bonne humeur communicative. Adja, c’est un diminutif un peu familier pour un médecin, mais c’est qu’il m’inspire –j’allais dire de la tendresse mais non ce n’est pas vraiment ça- bref c’est quelqu’un que j’apprécie énormément, qui a le même regard émerveillé que moi devant des enfants. Et vous me connaissez, quelqu’un qui s’émerveille de mes enfants en particulier, je craque.

Elle n’avait pas besoin de greffe de tympan ma Barbalala. Elle avait juste un polype juste à côté, mais je suppose qu’en matière de facturation, le premier orl préférait la greffe. Un petit geste chirurgical, un bonbon pour réconforter et hop on n’en parle plus. Evidemment, je lui en ai été reconnaissante, j’ai continué de le consulter. Jamais je n’ai eu à attendre le lendemain pour avoir un rendez-vous, il adaptait ses horaires, jusqu’à nous recevoir parfois très tard, une crème d’homme ce médecin !

Un jour, en rentrant du centre de loisirs, les enfants marchant devant moi, j’ai parlé à Barbouille qui ne m’a pas répondu. Pensant qu’une fois de plus, il n’était pas attentif, blagueuse, je lui ai proposé d’aller acheter une glace. Pas de réaction. Un signal d’alarme a retenti dans ma tête, et s’il n’entendait pas ? Il n’avait jamais eu d’otite, lors des consultations chez le médecin, j’insistais toujours pour que celui-ci vérifie les oreilles. C’est que les otites, c’était un peu ma bête noire. Justement, j’avais vu le médecin la veille, tout allait bien. Vraiment ?

J’ai appelé Adja pour lui parler de ce doute. Le soir même, à 21 heures, il voyait Barbouille pour un test d’audition. Avant même de me donner les résultats de l’audition, j’ai eu droit à un savon terrible. Comment est-ce possible que personne n’ait rien remarqué, il a une otite séreuse, il n’entend pratiquement plus rien. Pourquoi n’a-t-il pas été soigné ? Effondrée, je lui ai dit « ah non, pas vous, vous le savez que je les soigne mes enfants ! Je lui ai fait remarquer quand même qu’il avait vu notre généraliste la veille, que celui-ci n’avait rien trouvé. Devant ses doutes, j’ai même sorti la feuille de soin pour lui montrer. Il s’est radouci, a commencé à observer Barbouille d’un air perplexe et soudain pris d’une illumination, s’est mis à lui parler en face, sur le côté, de dos. Il me dit « regardez, c’est extraordinaire, observez bien » Il recommence et effectivement, je m’aperçois que Barbouille lui répond lorsqu’il lui parle en face, tourne la tête lorsque le médecin se met sur le côté et ne répond plus du tout lorsqu’il ne peut pas voir. Euh… Non… Il ne lit pas sur les lèvres ? Adja surexcité lui fait réintégrer la cabine insonorisée. Il lui parle par la fenêtre, Barbouille répond ! Alors là je suis scotchée ! Mon Barbouille à moi, mon tête en l’air, la tête dans les étoiles et des rêves plein la tête a réussi à apprendre tout seul à lire sur les lèvres. Ca veut dire aussi qu’il n’entend pas depuis un long moment déjà. Pourtant à l’école, s’il est effectivement distrait, il travaille bien. C’est plus qu’étonnant. Adja me glisse à l’oreille « regardez Barbidur » Il recommence son manège, parle à Barbouille, cette fois j’observe son frère. Il accompagne les propos du médecin par des gestes, Barbouille lui lance sans arrêt des coups d’œil, puis répond au médecin. Je n’en reviens pas, j’ai toujours vu Barbidur faire de grands gestes en parlant, mais je pensais que c’était ses origines italiennes qui s’exprimaient là. Alors, il savait que Barbouille n’entendait pas ? Adja lui pose la question, les yeux écarquillés de surprise, il répond « ben non » En fait il ne se rendait même pas compte qu’il aidait son frère à l’aide de gestes. C’est venu spontanément.

Adja éclate de rire. « Ils sont formidables vos enfants, vraiment formidables ! » Vous en connaissez beaucoup des médecins qui vous annoncent la quasi surdité de votre enfant et vous laissent repartir, le cœur gonflé d’orgueil maternel ?

Quelques jours plus tard, Barbouille était opéré, débarrassé des sérosités qui l’empêchaient d’entendre. Quel plaisir j’ai eu, lorsqu’il m’a demandé de parler moins fort !

Le plus fort, c’est que son instit avait reçu une formation pour accueillir les enfants sourds. A aucun moment, elle ne s’est douté (doutée ? help j’ai perdu mes accords) de son problème d’audition. Barbouille l’a consolée « t’inquiète pas, c’est parce que je suis trop fort, c’est Adja qui l’a dit » avant d’éclater de rire comme à une bonne blague.

Je n’ai pas continué de voir Adja. De déménagement en déménagement, j’ai changé d’orl, des compétents eux aussi, même si c’était un peu moins chaleureux.

Lorsque Barbalala a commencé ses études de chant et que sa prof lui a remis une liste de médicaments à éviter pour préserver sa voix, je lui ai conseillé, malgré le temps de transport, de consulter Adja pour ses problèmes orl chroniques. Il a été ravi de la revoir, lui demande de chanter, s’extasie, demande de mes nouvelles. Elle chante parfois pour son association, a chanté à l’église, lorsqu’avec sa femme ils ont décidé de renouveler leurs vœux de mariage. Moi ça m’épate les gens dont le mariage dure et qui sont si heureux qu’ils le font savoir solennellement. Ca me fait plaisir pour lui, parce que si quelqu’un mérite d’être heureux c’est bien lui.

La semaine dernière, lorsque la trachéite m’est tombée dessus, je n’ai pas eu envie de voir mon généraliste. Il oublie toujours que ses traitements quasi homéopathiques n’ont aucun effet sur moi et que chaque fois, je dois retourner le voir plusieurs fois tellement ça dégénère. Après tout, puisque me voilà revenue dans la ville de mes 20 ans, je vais aller voir Adja !

Barbasuuuuuuuuuuuucre ! Ah quand j’ai vu votre nom sur le cahier, j’en suis resté baba, j’avais peur de ne pas vous reconnaître, mais vous n’avez pas changé ! Il me prend dans ses bras, éclate d’un grand rire tonitruant « heureusement que j’avais des nouvelles par Barbalala hein ! » Il papote, me demande des nouvelles de Barbidur et de Barbouille, il est heureux de voir que chacun des enfants a trouvé sa voie, me regarde, me demande quel est mon elixir de jeunesse « pas une ride Barbasucre, mais comment c’est possible ? » « Les enfants peut-être » je lui réponds en souriant un peu fiérote quand même. Ca fait toujours plaisir les compliments, même si en l’occurrence c’est plutôt la génétique qu’il me faut remercier. Je tiens de ma mère pour ça.

Il m’examine quand même, me prescrit antibiotiques et anti-inflammatoires. Ca n’a pas suffi.

J’ai passé la semaine au fond de mon lit canapé, incapable de dormir plus que quelques minutes à la fois, incapable de fumer (oui d’accord tant mieux, mais bon…), la respiration courte et bruyante, comptant mes doses de ventoline autorisées pour me soulager un peu, incapable de fixer mon attention sur l’ordi, encore moins sur un livre (mais j’ai quand même un livre en cours pour Béa ;))  Vive la télé ! Heureusement que SuperBarbalala a assuré l’intendance !

J’ai revu Adja hier, désolé de me voir dans cet état de délabrement avancé faut bien le dire. «Ma pauvre Barbasucre, mais dans quel état vous êtes ! Rappelez moi de vous assommer direct la prochaine fois ! » Le pharmacien apitoyé m’a délivré les médicaments en me conseillant de prendre l’antibiotique immédiatement. Ca plus deux bouffées de cortisone plus tard, me revoilà, toujours malade, effectivement assommée par le traitement mais un peu soulagée. J’ai pu dormir 6 heures en continu. Ouf !

Désolée d’avoir mis tant de temps à répondre à vos comms, mais je n’avais la force de rien.

A part ça, manquer d’air à ce point m’a fait détester mes cigarettes. C’est décidé, quand j’irai mieux, je ne reprends pas ! Tant pis si je prends encore quelques kilos, ça me fera une belle jambe d’être mince quand je serai six pieds sous terre ! C’est malheureux d’en arriver à être très malade pour réagir, mais voilà, je la tiens ma motivation !